J'en ai assez, depuis des années, mais encore plus depuis le 6 mai dernier, d'entendre les commentateurs télévisés répéter le jour et la nuit que ce dont la gauche, et plus particulièrement le Parti Socialiste, a besoin, c'est de se moderniser. J'en ai assez, parce que, dans leur bouche, cela ne signifie qu'une seule chose : abandonner la lutte, s'inscrire éventuellement dans un mouvement qui aura pour objectif de tempérer les injustices les plus criantes, mais surtout se résigner au modèle dominant.

Après chaque défaite de la gauche, c'est le refrain habituel : "Pourquoi perdre son énergie à vouloir aller vers autre chose que le capitalisme ? Les Français sont si heureux ! Bien sur il y a des pauvres, mais justement, c'est parce qu'on les aide trop. Le parti Socialiste doit abandonner ses vieilles lubies archaïques... C'est la phrase que je préfère parmi toutes ! Ses vieilles lubies archaïques, entendez : le partage et la démocratie partout. Car il est là le socialisme, et nulle part ailleurs : Nous les socialistes, nous voulons le partage et la démocratie partout, et rien de plus !

Abandonner cette volonté, c'est devenir de droite, tout simplement. J'entends déjà les représentants de cette droite officielle : "mais nous aussi, nous voulons le partage et la démocratie. Mais nous voulons partager en fonction du mérite, et notre démocratie, c'est choisir notre chef et ne pas toucher à la liberté d'entreprendre."

Je ne suis pas d'accord pour partager en fonction du mérite. D'abord parce que le mérite, c'est entièrement subjectif. Quel mérite a-t-on d'être dirigeant d'entreprise ou d'avoir une bonne idée lorsqu'on a fait des études ou qu'on hérite d'une entreprise ? Qui croit encore que progresser socialement est à la portée de tout le monde ? En second, chaque être humain n'a pas demandé à être sur cette terre, en conséquence de quoi, quels que soient ses qualités, ses défauts, son capital culturel ou économique de départ, il ou elle mérite la même part que les autres, et rien de plus !

De même, je ne suis pas d'accord pour que la démocratie se résume à l'élection de représentants du peuple qui n'ont aucun pouvoir d'intervention sur la société que pour dire ce qui est un crime ou empêcher d'autres êtres humains de franchir les frontières. Si seule la liberté était source de justice, alors nous qui avons déjà vécu le XIXème siècle, nous saurions où cela conduit : à la guerre, à la misère du plus grand nombre.

Malheureusement, la liberté, c'est plus facile que la partage et la démocratie. Il suffit de laisser faire. Et de regarder la télévision, surtout celle qui est fabriquée par ceux qui ont intérêt à ce qu'on reste devant. Surtout celle qui passe à longueur de journée des soit-disant politilogues et autres éditorialistes qui répètent que la gauche doit s'adapter à son temps et "abandonner ses vieilles lubies archaïques" !