Depuis plusieurs années, nous sommes sur les dents, et ces derniers jours, cela s'est aggravé. La semaine dernière, c'était la semaine de régularisation de tous les sans papiers organisée notamment par l'association Turbulences.

Vendredi soir, nous avons vu un film relatant l'action au lycée Jules Ferry à Paris pour soutenir Yvan et Rachelle qui étaient menacés d'expulsion du territoire (ils disent : "éloignement" dans le langage administratif, ça permet peut-être d'atténuer la portée du geste dans l'esprit de ceux qui ont à le mettre en œuvre ?). Ces deux enfants posent une question simple : "Pourquoi n'ai-je pas droit à un environnement stable et à une éducation ?" Et lorsqu'ils sont régularisés, car c'est arrivé, voyant d'autres enfants être expulsés, ils posent la même question à l'envers : "Pourquoi j'y ai droit maintenant et pas eux ?".

Certains de nos adversaires politiques nous diront de nous adresser aux gouvernements des pays concernés. je trouve qu'il y a une contradiction énorme dans cela. Car la plupart du temps, ces personnes sont aussi des grands défenseurs de la liberté comme principe général, et de la libre circulation des capitaux et des marchandises en particulier. Mais pourquoi ne défendent-ils pas la libre circulation des personnes ? Peut-être parce qu'ils (ou que ceux qu'ils défendent) tirent leur pouvoir économique de cet état de fait. La prospérité économique de zones géographiques, et la rémunération abusive des actionnaires de façon générale, tiennent principalement au dumping social organisé. Ce dumping social organisé est permis par le fait que dans de nombreux pays la misère force la majorité de sa population à accepter des conditions de travail proches de l'esclavage, et que la liberté de circulation des personnes obligerait à donner à chacun les mêmes conditions favorables de vie sous peine d'explosion sociale. Déjà dans les pays industrialisés la misère aux portes des centres-ville et la révolte qui gronde oblige l'Etat à un maintien de l'ordre musclé qui pourrait ne pas tenir. Il suffit donc d'éloigner la misère des zones stables existant dans le monde abritant les institutions de pouvoir, de rendre ces institutions inatteignables (G20 récemment, bourses occidentales, sièges de multinationales...), par la force s'il le faut, et le tour est joué.

Tout cela se résume par la question de Rachelle, une fois qu'elle a obtenu, grâce au rapport de force, d'être une exception à la règle : "Pourquoi j'y ai droit et pas les autres ?"

Le samedi, parrainage d'une dizaine de personnes à la mairie de Torcy. Mon filleul, Victor, est arrivé en France juste après ses 13 ans. Il a eu une scolarité qui l'a amené au bac, puis essaie de suivre un BTS, dans la peur d'être renvoyé dans son pays d'origine où il n'a plus d'attache. Il a 20 ans. Une semaine plus tard, des vigiles contrôlent ses papiers à l'entrée d'un parc d'attraction bien connu, marchand de rêve à Marne La Vallée. Pourquoi les vigiles ont-ils le droit de contrôler les papiers ? Mais passons. Il est maintenant au centre de rétention du Mesnil Amelot, et attend le jugement du recours qu'il a fait au Tribunal Administratif pour contester son arrêté de reconduite à la frontière (APRF). Il a des chances au jugement, il était en train de monter un dossier qu'il était presque prêt à déposer en préfecture pour obtenir une régularisation. Nous allons le soutenir avec ses autres parrains. Mais si le jugement n'est pas favorable, il pourrait être reconduit à tout moment.

Comme je le disais, la circonstance la plus aggravante est que, sur les lettres que reçoivent les personnes leur indiquant leur statut d'indésirable sur le sol français, il y a en en-tête : "République Française, Liberté-Égalité-Fraternité". Comment faire cela au nom d'un idéal qui prône exactement le contraire ?

Voilà pour conclure un texte que je souhaitais faire lire à la cérémonie de parrainage de Victor, écrit à la suite d'un concours de l'association "filles et fils de la République", concours qui impose le titre. Cela résume bien mon état d'esprit :

UN PAYS ÇA VEUT DIRE

Un pays ça veut dire qu'il y a le mien et le tien

Certains disent : "Ma maison", et : "Ta maison". Ça veut dire qu'ils s'en foutent que t'aies pas de maison.

Certain disent : "Mon pain", et : "Ton pain". Ça veut certainement dire qu'ils s'inquiètent de ta santé, tu pourrais prendre trop de poids si tu prenais goût au blé...

Certains vont aussi jusqu'à dire : "Mon sang", et : "Ton sang", surtout parce qu'ils ont jamais vu la couleur du leur (ils le pensent bleu), alors que ton sang ils l'ont déjà vu plein de fois à la télé.

Il a la couleur de la révolution.

Je ne t'apprends rien, ils ont la trouille de la révolution.

Un pays ça veut dire un peu tout ça à la fois, C'est pour ça qu'on a inventé la République. La République, c'est à tout le monde Elle ne se partage pas avec un couteau, ni un canif, ni un gros truc de boucher, sinon c'est fini, elle est morte.

C'est notre maison, construite grâce à notre pain, et avec notre sang versé, à tous les deux, rouge cerise, presque noir à l'air libre,

Et cette République, aucun « pays » ne nous la prendra.