J'ai souvent dit que je ne prendrais pas l'actualité comme moyen d'écrire ce blog, ce qui a plusieurs avantages, et autant d'inconvénients. Le premier avantage, c'est de se permettre une structuration de pensée qui ne suive pas le flot des dépeches AFP reprises parfois sans même un commentaire par les "grands médias", avec leur propre hiérarchie (si vous voyez ce que je veux dire) et surtout une façon d'expliquer ce que l'on doit penser de l'économie et de la justice sociale qui rendrait n'importe quelle personne uniquement branchée sur ce flot la première partisane des poncifs habituels de la droite la plus réactionnaire.

L'inconvénient, c'est que lorsque l'on est pris soi-même dans l'action, il y a peu de temps pour réfléchir et encore moins pour publier si l'on souhaite s'imposer une réflexion en dehors des sujets qu'on nous impose.

J'ai donc décidé aujourd'hui d'un intermédiaire. En effet, deux faits ont défrayé la chronique récemment (si, si...) et leur association me permet de penser à une de mes anciennes lectures que je vous recommande.

La premier fait est la béatification du prêtre polonais Popieluszko, prêtre enlevé et assassiné par la police secrète polonaise en octobre 1984. Le second est le passage, presque au même moment, à Paris, de Noam Chomski, pour laquelle ma camarade Dominique Levrier fait une "revue de clics" ici.

Il se trouve qu'il y a quelques années, j'ai acheté par hasard, et sans connaitre Chomski, un ouvrage de lui intitulé "La Fabrique de l'Opinion Publique". Dans un de ses chapitres, N.Chomski montre comment les médias américains traitent de façon particulièrement asymétrique (doux œphémisme) les assassinats de religieux selon qu'ils sont perpétrés par la police des successeurs de Staline dans les pays du pacte de Varsovie ou par les milices des dictateurs d'extrême droite financées par les Etats Unis dans les pays d'Amérique du Sud...

Le cas Popieluszko est particulièrement emblématique. Dans le NY Times, par exemple, lorsque 7 articles parlent des 23 religieux tués au Guatemala entre 1980 et 1985, jamais à la une, 100 parlent de Popieluszko, dont 10 à la une et 3 éditoriaux, dans les 18 mois qui suivent sa disparition.

L'asymétrie de traitement est quelque chose que l'on retrouve dans de nombreux faits jusqu'à maintenant. Lors des événements de 2005, lorsque des milliers de personnes sont descendues dans les rues en France, c'était le sujet principal de discussion. Pourquoi lorsqu'une personne meurt de soif dans un pays lointain (plusieurs dizaines de milliers par jour), on n'en parle jamais, alors qu'au moindre décès accidentel d'un occidental on nous demande de pleurer toutes les larmes de notre corps ?

En voyant la béatification de Popieluszko, j'ai eu une pensée pour tous les morts oubliés de la répression sud américaine et de l'opération Condor. Non pas qu'il faille mépriser celle de Popieluszko, l'oublier, ou la trouver moins horrible. Mais qu'il y a eu suffisamment de personnes qui ont pensé à lui, et si peu pour les autres. Donner toute ma priorité aux autres, comme aux morts de soif quotidiens, c'est essayer de rétablir l'équilibre et la justice.

C'est pour cela que le 11 septembre je ne parle que de Salvador Allende et du 11 septembre 1973. Car toutes les pensées des médias occidentaux sont tournées vers ground zero et qu'il n'y a plus un mot pour la Moneda, ce qui fait que j'ai la sensation qu'on l'assassine encore et encore chaque année en voulant faire disparaitre sa mémoire. Et jusqu'à ce que l'équilibre soit rétabli, ce n'est que Justice.