Vincent Peillon tait samedi 1er
septembre sur France Culture, enregistre vendredi, l'mission tait anime par
Dominique Rousset, seconde par Philippe Raynaud, professeur de Sciences
politiques l'Universit Paris II, Christophe Prochasson, professeur l'EHESS
et Eric Mandonnet, journaliste de l'Express.
Dominique Rousset : Pas moins de
quatre personnes donc pour vous interroger aujourdĠhui sur lĠactualit
nationale, quelques mois aprs lĠlection dĠun nouveau prsident de la
Rpublique et la formation de son gouvernement. Pour vous interroger aussi sur
lĠavenir de la gauche sur celui du Parti socialiste, ce qui nĠest pas forcment
la mme chose. Mais aussi pour dbattre plus largement de ce qui vous occupe,
vous proccupe, vous intresse dans la marche du monde en ce dbut de 21e
sicle. CĠest dĠailleurs ainsi que nous allons commencer en vous demandant de
dresser, trs rapidement bien sr, votre autoportrait, Vincent Peillon,
partir de quelques questions et je prcise quĠelles seront poses ceux et
celles qui vous succderont, le samedi matin, dans ce studio. Premire question
: comment tes-vous entr en politique, ou peut-tre prfrez-vous pourquoi
tes-vous entr en politique ? CĠest vous de choisirÉ
Vincent Peillon : Je crois
dĠune certaine faon quĠon vit tous dans la cit et quĠon est tous en
politique. JĠai souvent eu le sentiment en tant professeur de philosophie, ou
en ayant mme dĠautres poques dĠautres activits, que jĠtais autant en
politique, que quand on devient un lu, et aux yeux des gens un professionnel
de la politique. JĠai t lev par des gens qui taient des militants, des
intellectuels et des militants du Parti communiste aprs 1945. JĠai eu la
chance dĠavoir comme ami, comme matre, quelquĠun quĠon a perdu cette anne et
qui compte beaucoup pour moi, qui est Jean-Pierre Vernant
et qui est lĠillustration de ce que je vous ai dit trs rapidement. QuelquĠun
qui la fois tait un savant, sans doute, mais en mme temps un homme qui
sĠest toujours engag, engag dans la rsistance, et qui dans le fond, la
fois aussi dans son Ïuvre thorique avait rappel que la raison grecque, celle
des philosophes, la rationalit occidentale, tait finalement la fille de la
cit et, je crois, dans notre tradition franaise, quand on regarde
lĠimportance aussi des professeurs sous la Troisime Rpublique et on en est
issus. Je nĠai jamais fait de sparation entre ces diffrentes activits.
LĠengagement philosophique tait dj une faon de sĠengager dans la cit, a
t pour moi une simple continuit avec souvent lĠagacement quĠont peut-tre
les philosophes par rapport certaines imprcisions, inexactitudes, ou
mconnaissances que lĠon sent dans le champ politique. En tant, disons, plus
actif dans la politique, ces agacements demeurent.
Dominique Rousset : Vous avez
dj rpondu avec Jean-Pierre Vernant, ma deuxime question tait : qui
admirez-vous ? AujourdĠhui ou dans le pass.
Vincent Peillon : Avec le
temps, les annes, on se rend compte que lĠon doit beaucoup de gens, l jĠai
voqu Jean-Pierre Vernant, jĠai vcu, comme universitaire, presque dix ou
quinze ans, presque tout le temps, avec Merleau-Ponty.
Dcd, il a beaucoup compt pour moi. Les gens savent mal lĠengagement
politique qui a t le sien auprs de Pierre
Mends-France, jĠai essay de le raconter dans un petit livre sur Pierre Leroux et le
socialisme rpublicain et lĠappel quĠil faisait, dans sa critique du
totalitarisme, un nouveau libralisme qui pour lui dĠailleurs nĠtait pas contradictoire avec son engagement
socialiste. Il y a beaucoup de personnalits qui ont compt. Parmi les hommes
avec qui jĠai travaill, gauche, on peut dire quasiment tout le monde, celui
qui intellectuellement mĠa le plus sduit, le plus marqu, sans doute le plus
appris, on a besoin dĠapprendre, cĠest Lionel Jospin.
Dominique Rousset : Bien, ma
troisime question pour ce bref autoportrait. Quel vnement vous touche
aujourdĠhui dans lĠactualit, ventuellement vous rvolte? Actualit
internationale ou nationale.
Vincent Peillon : Il y a
beaucoup dĠvnement qui sont heureusement rvoltants et lĠengagement part
souvent prcisment dĠun sentiment de colre par rapport un tat des choses.
AujourdĠhui ce qui mĠattriste le plus, me blesse le plus, ce ne sont pas des
faits directement, cĠest le sentiment dĠune trs grande confusion dans les
esprits au moment o nous nous parlons par rapport des valeurs qui sont des
valeurs qui me semblent essentielles et fondatrices pour la Rpublique et en
mme temps utiles pour la France dans lĠavenir. Et vraiment jĠai le sentiment
depuis quelques annes et en particulier pour mon camp politique, que les
choses ne vont pas dans le bon sens et jĠai lĠimpression quĠelles continuent ne
pas aller dans le bon sens.
Dominique Rousset : Merci Vincent
Peillon, pour ces trois premires questions. Donc je lĠai dit, dput au
Parlement europen, membre du Bureau national du Parti socialiste, nous allons
trs longuement bien sr parler dans cette mission de lĠavenir de votre parti.
Ancien dput de la Somme, jusquĠen 2002 et philosophe vous lĠavez dit
vous-mme a va videmment intresser les personnes prsentes avec nous ici.
Des travaux vous lĠavez dit effectivement publis sur Maurice Merleau-Ponty et
une grande admiration, vous ne lĠavez pas cit dĠailleurs, mais vous en avez
trs abondamment parl dans vos crits, pour Jean Jaurs. Alors on
va insister quelques secondes quelques minutes sur Jean Jaurs peut-tre avec
Christophe Prochasson, Jean Jaurs trs prsent dans cette campagne
prsidentielle, ce qui a peut-tre surpris. Christophe Prochasson vous voulez
enchanerÉ
Chrisophe Prochasson : OuiÉ En
entendant Vincent Peillon lĠinstant je me disais quĠil devait se sentir bien
mlancolique dans la priode dans laquelle nous nous trouvons. O nous avons
tous un peu le sentiment que les hommes politiques sĠloignent du monde des
ides, quĠils ne mettent plus tellement les ides en haut de lĠagenda, comme le
faisait Jean Jaurs, qui tait comme vous Vincent Peillon, agrg de
philosophie et qui a attach toute sa vie une importance aux ides toujours en
tentant dĠarticuler les ides sa pratique politique. CĠest un peu une question
que jĠai envie de vous poser. Au-del de Jean Jaurs, jĠaimerais vous poser des
questions sur effectivement les usages de lĠhistoire et votre positionnement
par rapport cet hritage historique de la gauche mais avant cela, au fond,
est-ce que quelquĠun comme vous, cĠest--dire la fois un intellectuel et un
homme politique, a sa place dans un rgime o la vie politique se droule
fondamentalement sur le rgime des motions, du compassionnel, de lĠimage, du
sensationnel ? Quel est le rle que peut avoir encore la raison dans ce
monde-l ?
Vincent Peillon : Je nĠai pas
encore renonc. JĠentends bien ce que vous dtes et plusieurs fois par jour
cela mĠinterpelle. Le silence des intellectuels dont on a tant parl cĠest pour
moi la surdit des politiques. Je suis frapp de voir la richesse
intellectuelle de lĠuniversit franaise, de la philosophie, de lĠhistoire de
la sociologie. Je suis tonn de voir quel point les hommes et les femmes
politiques ne font pas leur miel de cela et se permettent en plus des jugements
parfois cruels. CĠest pour cela dĠailleurs que jĠessaye, aussi, de faire en
sorte, puisquĠon voquait Jaurs ce moment, que toute une tradition oublie,
je dirais mme le Jaurs dĠavant 1905, soit mieux connue, au moment o on se
pose des tas de questions sur la notion de solidarit, les rapports entre
lĠindividu et lĠtat.
JĠessaye de permettre des jeunes
universitaires qui sont aussi engags avec les politiques mais leur faon,
avec peut-tre une distance dĠailleurs ncessaire et utile lĠefficacit, de
faire connatre leurs travaux. Parce que je suis frapp, y compris depuis le
moment o jĠtais responsable du groupe des experts avec Dominique
Strauss-Kahn il y a une dizaine dĠannes, de voir quel point la fracture
sĠest encore accrue, quel point lĠignorance est profonde. JĠvoquais tout
lĠheure Lionel Jospin, pourquoi ? Parce que jĠavais le bonheur dĠavoir encore
avec Lionel Jospin des discussions idologiques. JĠavais un homme politique qui
se proccupait de ce qui se passait dans le monde de la pense et depuis
quelques annes a nĠest plus le cas. Alors la place il faut se la faire, cĠest
ce que disais Jaurs Ç armez la vrit en bataille È. Si on y croit, il y a des
priodes dans lĠhistoire qui sont comme a.
La France a connu Louis-Napolon Bonaparte,
le gnral Boulanger
elle a dĠautres priodes difficilesÉ Mais il y a des priodes o prcisment
ceux qui ont quelques convictions et qui essayent de les clairer par la raison
doivent tenir. CĠest pas le fait dĠune personne, cĠest le fait de beaucoup de
gens. Je vous dirai que mon sentiment depuis quelques mois, je veux bien tre
plus long l-dessus, cĠest que justement beaucoup de gens qui ne sĠtaient pas
engags, ils ont leurs convictions, ces dernires annes mais qui
travaillaient, dans leurs laboratoires, dans leurs bibliothques, dans leurs
librairies, comme on disait autrefois, sont prts se rengager tant ils
sentent que cette crise est profonde et inquitante.
Dominique Rousset : Oui, vous
attendent, vous sollicitent, mme, peut-tre, ont envie deÉ
Vincent
Peillon : Ils peuvent me solliciter encore davantageÉ
Dominique Rousset (riant) : dĠaller un
peu plus loin, ils peuvent vous solliciter davantage.
Christophe Prochasson : JĠallais vous
dire, si tent que cette sparation est bonne entre homme politique et
intellectuel, que vous venez un peu de faire votre autocritique, ou
lĠautocritique plus exactement de ceux avec lesquels vous travaillez. JĠai
envie de faire lĠinverse. Je pense aussi quĠil y a une responsabilit des
intellectuels dans cette situation qui depuis vingt-cinq ans se sont quand mme
replis sur leurs cabinets, sur leurs bibliothques, sur leurs sminaires.
QuĠils ont, pour des raisons que lĠon pourrait dĠailleurs tout fait expliquer
face lĠasservissement ou lĠutilitarisme dont ils ont pu tre lĠobjet, voire
la relation comptable, vous voyez ce que je veux dire, des hommes politiques
avec les intellectuels : plus jĠen ai, plus je suis intelligent en quelque
sorte de mon ct et, au demeurant, laissant lĠcart toutes les Ïuvres. Mais
ces intellectuels-l ont aussi leur part de responsabilit dans cette
situation. Cela dit, et l, je reviendrai Jaurs, il me semble proccupant
que, au fond, le seul recours quĠon puisse avoir aux Ïuvres, disons, des
historiens de la gauche ou au patrimoine historique de la gauche, risque dĠtre
un recours musographique. Vous voyez ce que je veux dire. Il ne sĠagit pas du
buste de Jaurs, ni dĠautres dĠailleurs car la gauche pourrait en avoir bien dĠautres, et aussi dĠautres qui
nĠappartiennent pas la gauche quĠil conviendrait de rinsrer dans le dbat.
Moi je suis trs proccup par le comportement de certains intellectuels qui se
sont institus en comits de vigilance pour veiller au bien ou au mal, ou au
mauvais usage de lĠHistoire. Alors, je vous relance aussi une question, comment
pensez-vous quĠon puisse en politique aujourdĠhui faire usage de lĠHistoire,
quel usage de lĠHistoire pour les hommes politiques et , en lĠoccurrence ceux
de gauche, dans un moment l aussi o, pour abuser de ce terme, cĠest plutt le
prsentisme qui lĠemporte.
Vincent Peillon : Je pense que
si on veutÉ DĠabord lĠHistoire, elle sĠcrit toujours au prsent, et, comme le
disait fort bien Nietzsche,
elle est toujours Ç parole dĠavenir È dĠune certaine faon, cĠest--dire que Ç
rien ne change plus vite que lĠimmuable pass È disait lĠhistorien des sciences
Alexandre Koyr
et cĠest la ralit. Donc chaque gnration doit rcrire sa propre Histoire,
cĠest--dire sĠenfanter dans le prsent et cela se fait toujours dans une
perspective dĠavenir. Quand on regarde dĠailleurs lĠHistoire de France, de
Michelet dĠautres, cĠest comme a que les choses se passent, donc nous avons
besoin dĠun rcit. Chaque gnration a son rcit. Il y a eu un trs grand
rcit, que vous connaissez bien autour de cette table, qui a t dans le fond
le rcit de Franois Furet, cĠest une cole trs importante lĠcole de Franois
Furet qui a rcrit, dĠune certaine faon la tradition librale rpublicaine
franaise. Je pense que dans la priode o nous sommes nous avons besoin de
dialoguer de faon critique avec ce travail trs utile qui a t fait, et de
jeter de nouveaux ponts. Voil. Je suis moins svre que vous avec les
intellectuels. Bien entendu, dĠabord de quels intellectuels parle-t-on ? Parce
que si cĠest lĠintellectuel ditorialiste, ou lĠintellectuel qui veut
cachetonner sur toutes les petites tls et les petites radios qui existent aujourdĠhui,
cĠest probable. Mais ceux qui travaillent - et il faut leur laisser du temps
pour travailler, il faut respecter la distance de lĠintellectuel lĠgard de
lĠvnementialit politique - qui retravaillent les concepts, jĠvoquais tout
lĠheure les concepts de solidarit, je vois avec bonheur que souvent quand on
ne connat pas lĠhistoire on redcouvre la lune. Sans se rendre compte que la
notion de solidarit, telle quĠelle a t traite dans la tradition
rpublicaine franaise, je pense Lon Bourgeois, commence, il y a de nombreux
travaux de jeunes universitaires qui retravaillent cet aspect l des choses,
cĠest trs utile. Et je pense que les politiques peuvent sĠen inspirer, parce
quĠau moment o on a traiter la crise de lĠtat providence, o on sĠest
interroger sur Ç jusquĠou doit aller la solidarit, È le rapport au travail et
lĠassistance, on a l un mine de rflexions mener. Je vois encore que nos
dbats sont domins de faon - et je dirai un mot sur Jaurs pour quĠil nĠy ait
pas de malentendu – par une opposition strile entre lĠindividu et
lĠtat, qui est dpasse dans la tradition rpublicaine, et du ct libral
Tocqueville, et du ct socialiste depuis lĠorigine, et qu Ôon reproduit les
mmes dbats. Et l, sĠalimenter la source historique nous permet, videmment
dĠaller beaucoup plus loin, dĠtre beaucoup plus fin, et mme de faire de
nouvelles propositions. Sur Jaurs, une chose, je nĠai crit sur Jaurs que
pour dire le Jaurs rel qui ne correspond pas du tout au Jaurs des statuts et
au Jaurs quĠon a vhicul. Donc jĠai voulu montrer que Jaurs tait
individualiste, que la proccupation religieuse tait importante pour lui, donc
des choses qui ont dĠailleurs un peu surpris, pas les spcialistes, mais ceux
qui font des rfrences obliges Jaurs mais qui se dispensent bien de le
lire.
Dominique Rousset : QuĠil avait
le sens de la puissance publique mais quĠil nĠtait pas tatisteÉ
Vincent Peillon : Bien entendu.
Et l il y a dĠailleurs un dbat pour lĠpoque actuelle trs intressant sur la
place des associations sur les corps intermdiaires, etc. Mais je pense que
JaursÉ et quand mme : il y a le Jaurs dĠavant 1905 et il y a le Jaurs qui
reste de la synthse avec Guesde.
Je pense quĠil faut la fois mesurer lĠapport de Jaurs mais mesurer aussi la
difficult quĠa pos Jaurs la gauche franaise par cette synthse dans
laquelle il a pli la culture guesdiste et je dirais marxiste la plus basse.
JĠcrirai prochainement un livre, je publierai un certain nombre de livres en
voquant des grandes figures de lĠHistoire du socialisme franais que vous
connaissez trs bien. Je pense Eugne Fournire,
je pense Charles Andler,
je pense un certain nombre de gens, qui ont considr, pour reprendre le mot
de Charles Andler quĠil y avait une Ç capitulation È dans 1905, et moi je ne
suis pas Pguyste,
je suis assez Jaurssien et je pense quĠil va falloir, si la gauche franaise
veut sortir de la difficult dans laquelle elle est depuis 1905 de lĠcart
entre les discours et les pratiques, il va falloir revisiter le moment 1905 et
rvaluer la synthse et y compris le congrs de Toulouse de 1908.
Dominique Rousset : Je sens bien
que Christophe Prochasson aurait bien des choses vous dire, mais avanons
avec nos autres partenaires dans cette mission.
Philippe Raynaud : Je trouve que
vous parlez dĠor. Parce que cĠest quelque chose que jĠavais envie dĠentendre
depuis assez longtemps,
Dominique
Rousset : Entendre de la bouche dĠun politique ?
Philippe Raynaud : De la bouche
dĠun politique socialiste. CĠest--dire que jĠai parfois lĠimpression que
lĠidal rgulateur de la plupart des socialistes serait de dfaire le congrs
de Tours et donc de revenir lĠunit prcdente alors que je crois
profondment que comme vous lĠavez dit fort bien, que cette unit est assez
problmatique et que Jaurs est un trs grand homme qui a manqu pour les
raisons que vous avez fort bien ditesÉ Qui nĠa t ni Kautsky, ni Bernstein finalement
et cĠest probablement de lĠun et lĠautre que la gauche franaise avait besoin. Cela doit peut-tre viter
les choix justement majoritaires de 1920.
Mais je voulais aussi vous poser une
question peut tre un peu matrialiste au sens le plus classique du terme.
CĠest--dire finalement nous pouvons dplorer le manque dĠintrt des
politiques pour les choses intellectuelles et rciproquement le manque
dĠengagement des intellectuels, mais enfin cĠest peut-tre parce quĠen France
il y a des conditions institutionnelles. La France est un pays qui se flatte
dĠavoir des intellectuels depuis toujours. CĠest une spcialit franaise, et
o, me semble–t-il, la culture universitaire vivante a moins dĠinfluence
sur le dbat public que ce nĠest le cas aprs tout en Angleterre ou aux Etats
Unis ou mme en Rpublique Fdrale Allemande aujourdĠhui. Autrefois la France
tait la Rpublique des professeurs qui taient des professeurs de lyce. Pour des raisons sur lesquelles je
nĠaurai pas la cruaut dĠinsister, il nĠy a plus de lyces, il nĠy a toujours
pas dĠuniversits, alors quĠest-ce que vous en pensez ?
Vincent Peillon : Dans ce que
vous dtes, si je le comprends bien. il y a dĠabord un fait prcis, qui est instructif
puisquĠon avait eu un dbat sur le livre de Jean-Fabien Spitz, Le moment
rpublicain en France (2005). On avait eu un jugement un peu diffrent, Le fait
est, en tout cas, quĠ la fameuse commission du projet, les quinze hirarques
qui se runissaient pour dfinir le projet, avant celui de Sgolne Royal, jĠai
indiqu quand mme la ncessit de jeter un coup dĠÏil sur ce livre si on
voulait une cohrence sur le sujet, et en tout cas son introduction qui me
semblait assez rare y compris par lĠengagement politique qui pouvait sĠy lire.
Je nĠai pas relev les copies mais je me suis rendu compte en discutant avec
les uns et les autres aprs que, et l on tait au dbut de nos travaux, et on
a vu le dfaut de cohrence quĠon avait en termes de projet aprs, que sauf une
personne, mais que tout le monde connat bien parce quĠil est la base
historien, mon ami Alain Bergougnoux, personne nĠavait eu la curiosit dĠaller
chercher dans quarante pages, dans le fond assez aisment lisibles, un petit
peu de quoi alimenter une rflexion collective.
Sur ce que vous dtes, cela me fait
juste penser une chose qui est dĠailleurs un peu dans lĠactualit et qui est
pour moi un sujet de procupation depuis trs longtemps, cĠest la condition qui
est faite lĠuniversit franaise. Peut-tre, et jĠtais en Belgique tout
lĠheure et a nĠest pas la mme chose en Belgique encore, cĠest vrai pour les
pays anglo-saxons, cĠest vrai que la condition qui est faite aux universitaires
maintenant, matrielle, a sans doute en lien avec ce peu de considration et
dĠentente des politiques. Juste un fait trs instructif : la fin de la
gestion Jospin, un certain nombre dĠuniversitaires sont venus me voir dont deux
prix Nobel, trois professeurs au Collge de France - par courtoisie je ne
citerai pas leurs noms -, me disant il y a un norme problme en France, cĠest
pour passer de directeur de recherches seconde classe premire classe. CĠest
assez simple, mais a permet dĠavoir la possibilit dĠavoir un droulement de
carrire normal et en gros de 3500 4000 euros 5000 euros sur des gens qui
sont trs souvent internationalement connus. Nous avions fait le calcul avec
ces universitaires, certains connaissent lĠarithmtique , de ce que a
coterait au budget de lĠtat, lĠpoque nous tions juste au passage
lĠeuro. En francs a faisait 70 millions de francs, vous voyez ce que cĠest
absolument rien pour dbloquer des carrires de peut tre 200 personnes qui
reprsentent la France. Cela nĠa
pas t fait. Et l je crois quĠil y a sans doute quelque chose qui est trs
trs prjudiciable, et sans doute cet aspect matrialiste, mme si je ne le
suis pas beaucoup, compte beaucoup et en tout cas, exprime une forme de
dsintrt qui est trs prjudiciable.
Dominique Rousset : on aura lĠoccasion
de revenir un petit peu plus tard
sur lĠavenir de la gauche franaise , que nous avons dj abord bien
entendu avec tout ce que vous venez de dire lĠinstant. Auparavant rapprochons
nous de lĠactualit et notamment de la rentre politique. Eric Mandonnet, de
lĠExpress a bien des questions a vous poser et moi jĠen aurai bien sur aussi
notamment sur lĠouverture qui est faite beaucoup de conseillers de ministres,
membres de commissions venus de la gauche. Eric Mandonnet que choisissez vous
dĠabord de privilgier ?
Eric Mandonnet : Peut-tre
vais-je commencer de manire surprenante par Nicolas Sarkozy. Dans la tribune
que vous avez publie la semaine dernire dans le Nouvel Observateur, sur
laquelle on aura lĠoccasion de revenir, vous constatez que le travail,
lĠautorit le mrite et lĠordre, sont devenues aux yeux de nos concitoyens des
valeurs de droite. Est-ce que vous diriez que Nicolas Sarkozy a men et
continue de mener aujourdĠhui, un vrai combat idologique et donc depuis quĠil
est Prsident de la Rpublique est-ce que vous diriez – que vous soyez ou
non dĠailleurs avec lui – mais quĠil verse dans le compassionnel , quĠil
rhabilite un peu lĠaction politique ?
Vincent Peillon : je ne pense
pas du tout quĠil rhabilite lĠaction politique et je vais mĠexpliquer
l-dessus. Mon matre Merleau-Ponty disait Ç lĠaction politique cĠest la
logique de lĠaction efficace È. CĠest pour a quĠ un moment on veut peut-tre
quitter sa bibliothque, cĠest pour obtenir des rsultats. JĠattends Monsieur
Sarkozy au rsultat. Toutes ses dcisions sont non seulement injustes
socialement, je pourrais y revenir, profondment dplaisantes par rapport
notre identit nationale, et notre tradition rpublicaine. Mots dont il abuse
quand je vois son discours sur lĠhomme africain ou un certain nombre de
dcisions, et tout fait inefficace conomiquement et mme contre cycle, et
nous aurons collectivement le payer, cĠest dommage un moment o la France a
des efforts faire pour entrer dans la comptitivit internationale.
Idologie oui, mais alors on y
revient, au sens de Marx et de son livre sur lĠidologie allemande, pas de
lĠidologie franaise de Destutt
de Tracy. Oui, systme dĠillusions, cĠest--dire quĠil a dĠune certaine
faon reproduit le mensonge chiraquien de 1995 sur la fracture sociale. Il se dit dans le fond la politique
cĠest lĠart du sophisme, cĠest un art dĠillusion, et il a fait un travail,
incontestable, sur un certain nombre de valeurs de gauche, et en particulier
prenez cette notion du mrite. CĠest tout fait extraordinaire : le mrite
tait traditionnellement une notion de gauche, puisque la droite dfendait la
naissance, lĠhritage, lĠinnit. Et on sĠest battu considrablement autour du
thme de lĠgalit des chances sur cette notion de mrite. Il a russi faire
penser que cette valeur tait une valeur de droite, mais depuis quĠil est l
les mesures quĠil encourage, et tout le dbat porte et a toujours port l-dessus
en France sur la question de lĠhritage, cĠest un trait qui traverse le 19e et
qui est prsent au 20e sicle. Les premires mesures effectives quĠil prend ne
sont pas favorables ceux qui pourraient avoir du mrite, en crant les
conditions de lĠgalit des chances et une concurrence saine, mais ceux qui
vont hriter, les hritiers au sens premier. Quel mrite, me disait, je me
souviens mon professeur de lettres, pour hriter ce que votre papa ait un
jaguar ou une grande maison. Il nĠy a aucun mrite, vous nĠavez rien fait pour,
vous lĠavez. Et l, cĠest a que lĠon facilite. Donc je pense oui quĠon est
dans le systme de la politique la plus dtestable, quĠon a eu beaucoup en
France car il faut rflchir sur lĠidentit franaise, moi jĠy tiens beaucoup.
Il y a un deux Frances : il y a une
France que jĠaime et une France que jĠaime moins. Et la France a eu des
compromissions historiques nombreuses, y compris un certain nombre de
populistes et cĠest ce que je pense de Nicolas Sarkozy ont toujours bien
entendu utilis les classes laborieuses et dĠailleurs en les dressant les unes
contre les autres pour asseoir leur pouvoir. Chaque fois que la gauche choue,
que ce soit en 48, que ce soit les difficults des premiers rpublicains, on a
un moment de cette nature avec un discours et un comportement que je considre
bonapartiste non pas au sens, puisque les gens nĠont pas cette culture du
Napolon de la politique, du premier Napolon, puisque quand jĠavait dit cela,
cela avait t mal compris, mais du troisime, et je pense que cĠest l que
nous en sommes avec Nicolas Sarkozy. Moi je nĠai rien contre cet homme, je
pense simplement que derrire la France aura beaucoup de travail faire pour
rpondre aux dfis qui sont les siens et disons essayer de retrouver sa vraie
nature et sa gnrosit.
Dominique Rousset : Autre
questions Eric Mandonnet, sur lĠactualit poser Vincent Peillon ? JĠavais
lui poser quelques questions sur les questions de la fiscalit, mis en avant
trs tt par ce gouvernementÉ
Eric Mandonnet : Puisque lĠon
va entamer un large dbat institutionnel, jusquĠ quel point la rforme
institutionnelle va-t-elle acter une volution pratique faite par Nicolas
Sarkozy , jusquĠ quel point souhaitez-vous que la rvision constitutionnelle
au contraire prcde le simple constat de lĠvolution telle quĠelle existe
depuis mai 2007 ?.
Vincent Peillon : Pour moi pour
lĠinstant cĠest un dbat qui est trs confus, donc je ne sais pas ce qui se
passe ni dans cette commission, je ne me suis pas inform, je sais juste parce
que a mĠa t retranscrit par Franois Hollande les changes quĠil a eu avec
Nicolas Sarkozy quand Nicolas Sarkozy lĠa reu. Je pense en tout cas, par
rapport votre question, quĠune des difficults franaises, a a toujours t
le cas, dans le fond, la dmocratie cĠest lĠinstrument de la rforme, et cĠest
lĠorganisation de notre vie collective, Je pense quĠil y a un problme franais
sur cette question depuis un moment, et donc que nous avons besoin de rformes
institutionnelles. Nous avons besoin davantage de dlibrations, davantage de
pouvoirs et de contre pouvoirs. Nous ne sommes pas, je le vois par rapport
nos amis europens, une dmocratie ni pacifie ni efficace, ni russissant
impliquer tout le monde. Donc il y a des efforts faire.
Je ne sais pas du tout dans quelle
direction veut aller Nicolas Sarkozy pour lĠinstant les rflexions qui ont t
les siennes ont t souvent contradictoires et erratiques, parce que en
fonction des publics en fonction des moments. JĠai le sentiment quand mme
quĠil y a une grande arrire-pense dans ce quĠil fait. Par ailleurs sa
pratique depuis mai est une trs mauvaise pratique dmocratique et illustre
bien lĠpuisement de cette Cinquime Rpublique avec cette concentration du
pouvoir, cet effacement du Premier ministre, ce rle jou par son pouse, cette
absence de contre-pouvoir et ces discours et cette politique trangre,
totalement personnelle singulire. De la mme faon que cĠest une forme de
gestion des nominations, toutes ces commissions qui se multiplient. CĠest un
espce de pouvoir arbitraire de prince. CĠest une tendance, l aussi assez
historique en France, mais je pense que cĠest quelque chose si on voulait avoir
une mue vraiment dmocratique et librale, rpublicaine, au sens ou en tout cas
moi je lĠentends, il faut faire voluer cela.
Dominique Rousset : Mesures
conomiques oui je le disais une hausse de la TVA est prvisible, dit le PS, en
tout cas Franois Hollande lĠ a annonc il pense que a va peut tre se faire
du ct de la CRDS, on attend bien entendu le rapport qui a t demand de plus
par Nicolas Sarkozy Eric Besson sur la TVA sociale, mais pour le PS il semble
que TVA sociale cĠest tout simplement une augmentation de la TVA et donc des
difficults pour le pouvoir dĠachat. Vous tes sur cette ligne aussi Vincent
Peillon?
Vincent Peillon : Il y a
plusieurs choses dans ce que vous dtes. Il y a dĠabord les difficults
concernant le pouvoir dĠachat. Elles sont relles. CĠest un souci dĠailleurs
finalement que le candidat et la candidate, avaient mis la question du salaire
et du pouvoir dĠachat dans la campagne. Cela cĠest une ralit un moment o
il y a un accroissement, cĠest une des questions majeurs pour nous tous et pour
le pacte rpublicain, un accroissement des ingalits entre gnrations, entre
revenus, entre territoires, qui doit tre un souci constant, qui tait un souci
dans les discours de Nicolas Sarkozy, pour lĠinstant dans sa pratique on attend
encore. Je parlais de contresens conomique tout lĠheure et dĠailleurs
finalement, parce quĠon veut toujours caricaturer lĠEurope, quand Nicolas
Sarkozy est all rencontrer les ministres du conseil conomique europen ils ne
lui ont pas tellement reproch la dette franaise, qui est encore un problme,
il ne lui ont pas reproch cette dpense supplmentaire des 15 milliards
dĠeuros du paquet fiscal, ils ont
dit : Ç le problme cĠest quoi vous les utilisez È. Si vous les utilisez
des cadeaux des gens qui pour lĠinstant sont ceux qui ont plutt le plus,
vous commettez une erreur considrable, si vous les aviez dpens en dpenses
dĠavenir : recherche, innovation universits, rforme du march du travail,
alors a aurait eu un sens par rapport aux objectifs quĠil faut se fixer pour
un pays moderne et un pays qui peut vaincre ses difficults. Mais a nĠest pas
le cas, et je pense quĠau moment o on a le ralentissement de la croissance que
vous savez , o on a un investissement des entreprises 0% au deuxime
semestre, o on a une consommation qui est lthargique, vous voyez le dbat
dĠailleurs entre le MEDEF et Nicolas Sarkozy sur politique de la demande te
politique dĠoffre, il a fait une faute conomique que nous allons payer
extrmement cher.