Vincent Peillon Žtait samedi 1er septembre sur France Culture, enregistrŽe vendredi, l'Žmission Žtait animŽe par Dominique Rousset, secondŽe par Philippe Raynaud, professeur de Sciences politiques ˆ l'UniversitŽ Paris II, Christophe Prochasson, professeur ˆ l'EHESS et Eric Mandonnet, journaliste de l'Express.

 

Dominique Rousset : Pas moins de quatre personnes donc pour vous interroger aujourdĠhui sur lĠactualitŽ nationale, quelques mois aprs lĠŽlection dĠun nouveau prŽsident de la RŽpublique et la formation de son gouvernement. Pour vous interroger aussi sur lĠavenir de la gauche sur celui du Parti socialiste, ce qui nĠest pas forcŽment la mme chose. Mais aussi pour dŽbattre plus largement de ce qui vous occupe, vous prŽoccupe, vous intŽresse dans la marche du monde en ce dŽbut de 21e sicle. CĠest dĠailleurs ainsi que nous allons commencer en vous demandant de dresser, trs rapidement bien sžr, votre autoportrait, Vincent Peillon, ˆ partir de quelques questions et je prŽcise quĠelles seront posŽes ˆ ceux et celles qui vous succderont, le samedi matin, dans ce studio. Premire question : comment tes-vous entrŽ en politique, ou peut-tre prŽfŽrez-vous pourquoi tes-vous entrŽ en politique ? CĠest ˆ vous de choisirÉ

 

Vincent Peillon : Je crois dĠune certaine faon quĠon vit tous dans la citŽ et quĠon est tous en politique. JĠai souvent eu le sentiment en Žtant professeur de philosophie, ou en ayant mme ˆ dĠautres Žpoques dĠautres activitŽs, que jĠŽtais autant en politique, que quand on devient un Žlu, et aux yeux des gens un professionnel de la politique. JĠai ŽtŽ ŽlevŽ par des gens qui Žtaient des militants, des intellectuels et des militants du Parti communiste aprs 1945. JĠai eu la chance dĠavoir comme ami, comme ma”tre, quelquĠun quĠon a perdu cette annŽe et qui compte beaucoup pour moi, qui est Jean-Pierre Vernant et qui est lĠillustration de ce que je vous ai dit trs rapidement. QuelquĠun qui ˆ la fois Žtait un savant, sans doute, mais en mme temps un homme qui sĠest toujours engagŽ, engagŽ dans la rŽsistance, et qui dans le fond, ˆ la fois aussi dans son Ïuvre thŽorique avait rappelŽ que la raison grecque, celle des philosophes, la rationalitŽ occidentale, Žtait finalement la fille de la citŽ et, je crois, dans notre tradition franaise, quand on regarde lĠimportance aussi des professeurs sous la Troisime RŽpublique et on en est issus. Je nĠai jamais fait de sŽparation entre ces diffŽrentes activitŽs. LĠengagement philosophique Žtait dŽjˆ une faon de sĠengager dans la citŽ, a ŽtŽ pour moi une simple continuitŽ avec souvent lĠagacement quĠont peut-tre les philosophes par rapport ˆ certaines imprŽcisions, inexactitudes, ou mŽconnaissances que lĠon sent dans le champ politique. En Žtant, disons, plus actif dans la politique, ces agacements demeurent.

 

Dominique Rousset : Vous avez dŽjˆ rŽpondu avec Jean-Pierre Vernant, ma deuxime question Žtait : qui admirez-vous ? AujourdĠhui ou dans le passŽ.

 

Vincent Peillon : Avec le temps, les annŽes, on se rend compte que lĠon doit ˆ beaucoup de gens, lˆ jĠai ŽvoquŽ Jean-Pierre Vernant, jĠai vŽcu, comme universitaire, presque dix ou quinze ans, presque tout le temps, avec Merleau-Ponty. DŽcŽdŽ, il a beaucoup comptŽ pour moi. Les gens savent mal lĠengagement politique qui a ŽtŽ le sien auprs de Pierre Mends-France, jĠai essayŽ de le raconter dans un petit livre sur Pierre Leroux et le socialisme rŽpublicain et lĠappel quĠil faisait, dans sa critique du totalitarisme, ˆ un nouveau libŽralisme qui  pour lui dĠailleurs nĠŽtait pas contradictoire avec son engagement socialiste. Il y a beaucoup de personnalitŽs qui ont comptŽ. Parmi les hommes avec qui jĠai travaillŽ, ˆ gauche, on peut dire quasiment tout le monde, celui qui intellectuellement mĠa le plus sŽduit, le plus marquŽ, sans doute le plus appris, on a besoin dĠapprendre, cĠest Lionel Jospin.

 

Dominique Rousset : Bien, ma troisime question pour ce bref autoportrait. Quel ŽvŽnement vous touche aujourdĠhui dans lĠactualitŽ, Žventuellement vous rŽvolte? ActualitŽ internationale ou nationale.

 

Vincent Peillon : Il y a beaucoup dĠŽvŽnement qui sont heureusement rŽvoltants et lĠengagement part souvent prŽcisŽment dĠun sentiment de colre par rapport ˆ un Žtat des choses. AujourdĠhui ce qui mĠattriste le plus, me blesse le plus, ce ne sont pas des faits directement, cĠest le sentiment dĠune trs grande confusion dans les esprits au moment o nous nous parlons par rapport ˆ des valeurs qui sont des valeurs qui me semblent essentielles et fondatrices pour la RŽpublique et en mme temps utiles pour la France dans lĠavenir. Et vraiment jĠai le sentiment depuis quelques annŽes et en particulier pour mon camp politique, que les choses ne vont pas dans le bon sens et jĠai lĠimpression quĠelles continuent ˆ ne pas aller dans le bon sens.

 

Dominique Rousset : Merci Vincent Peillon, pour ces trois premires questions. Donc je lĠai dit, dŽputŽ au Parlement europŽen, membre du Bureau national du Parti socialiste, nous allons trs longuement bien sžr parler dans cette Žmission de lĠavenir de votre parti. Ancien dŽputŽ de la Somme, jusquĠen 2002 et philosophe vous lĠavez dit vous-mme a va Žvidemment intŽresser les personnes prŽsentes avec nous ici. Des travaux vous lĠavez dit effectivement publiŽs sur Maurice Merleau-Ponty et une grande admiration, vous ne lĠavez pas citŽ dĠailleurs, mais vous en avez trs abondamment parlŽ dans vos Žcrits, pour Jean Jaurs. Alors on va insister quelques secondes quelques minutes sur Jean Jaurs peut-tre avec Christophe Prochasson, Jean Jaurs trs prŽsent dans cette campagne prŽsidentielle, ce qui a peut-tre surpris. Christophe Prochasson vous voulez encha”nerÉ

 

Chrisophe Prochasson : OuiÉ En entendant Vincent Peillon ˆ lĠinstant je me disais quĠil devait se sentir bien mŽlancolique dans la pŽriode dans laquelle nous nous trouvons. O nous avons tous un peu le sentiment que les hommes politiques sĠŽloignent du monde des idŽes, quĠils ne mettent plus tellement les idŽes en haut de lĠagenda, comme le faisait Jean Jaurs, qui Žtait comme vous Vincent Peillon, agrŽgŽ de philosophie et qui a attachŽ toute sa vie une importance aux idŽes toujours en tentant dĠarticuler les idŽes ˆ sa pratique politique. CĠest un peu une question que jĠai envie de vous poser. Au-delˆ de Jean Jaurs, jĠaimerais vous poser des questions sur effectivement les usages de lĠhistoire et votre positionnement par rapport ˆ cet hŽritage historique de la gauche mais avant cela, au fond, est-ce que quelquĠun comme vous, cĠest-ˆ-dire ˆ la fois un intellectuel et un homme politique, a sa place dans un rŽgime o la vie politique se dŽroule fondamentalement sur le rŽgime des Žmotions, du compassionnel, de lĠimage, du sensationnel ? Quel est le r™le que peut avoir encore la raison dans ce monde-lˆ ?

 

Vincent Peillon : Je nĠai pas encore renoncŽ. JĠentends bien ce que vous d”tes et plusieurs fois par jour cela mĠinterpelle. Le silence des intellectuels dont on a tant parlŽ cĠest pour moi la surditŽ des politiques. Je suis frappŽ de voir la richesse intellectuelle de lĠuniversitŽ franaise, de la philosophie, de lĠhistoire de la sociologie. Je suis ŽtonnŽ de voir ˆ quel point les hommes et les femmes politiques ne font pas leur miel de cela et se permettent en plus des jugements parfois cruels. CĠest pour cela dĠailleurs que jĠessaye, aussi, de faire en sorte, puisquĠon Žvoquait Jaurs ˆ ce moment, que toute une tradition oubliŽe, je dirais mme le Jaurs dĠavant 1905, soit mieux connue, au moment o on se pose des tas de questions sur la notion de solidaritŽ, les rapports entre lĠindividu et lĠƒtat.

 

JĠessaye de permettre ˆ des jeunes universitaires qui sont aussi engagŽs avec les politiques mais ˆ leur faon, avec peut-tre une distance dĠailleurs nŽcessaire et utile ˆ lĠefficacitŽ, de faire conna”tre leurs travaux. Parce que je suis frappŽ, y compris depuis le moment o jĠŽtais responsable du groupe des experts avec Dominique Strauss-Kahn il y a une dizaine dĠannŽes, de voir ˆ quel point la fracture sĠest encore accrue, ˆ quel point lĠignorance est profonde. JĠŽvoquais tout ˆ lĠheure Lionel Jospin, pourquoi ? Parce que jĠavais le bonheur dĠavoir encore avec Lionel Jospin des discussions idŽologiques. JĠavais un homme politique qui se prŽoccupait de ce qui se passait dans le monde de la pensŽe et depuis quelques annŽes a nĠest plus le cas. Alors la place il faut se la faire, cĠest ce que disais Jaurs Ç armez la vŽritŽ en bataille È. Si on y croit, il y a des pŽriodes dans lĠhistoire qui sont comme a.

 

La France a connu Louis-NapolŽon Bonaparte, le gŽnŽral Boulanger elle a dĠautres pŽriodes difficilesÉ Mais il y a des pŽriodes o prŽcisŽment ceux qui ont quelques convictions et qui essayent de les Žclairer par la raison doivent tenir. CĠest pas le fait dĠune personne, cĠest le fait de beaucoup de gens. Je vous dirai que mon sentiment depuis quelques mois, je veux bien tre plus long lˆ-dessus, cĠest que justement beaucoup de gens qui ne sĠŽtaient pas engagŽs, ils ont leurs convictions, ces dernires annŽes mais qui travaillaient, dans leurs laboratoires, dans leurs bibliothques, dans leurs librairies, comme on disait autrefois, sont prts ˆ se rŽengager tant ils sentent que cette crise est profonde et inquiŽtante.

 

Dominique Rousset : Oui, vous attendent, vous sollicitent, mme, peut-tre, ont envie deÉ

 

Vincent Peillon : Ils peuvent me solliciter encore davantageÉ

 

Dominique Rousset (riant) : dĠaller un peu plus loin, ils peuvent vous solliciter davantage.

 

Christophe Prochasson : JĠallais vous dire, si tentŽ que cette sŽparation est bonne entre homme politique et intellectuel, que vous venez un peu de faire votre autocritique, ou lĠautocritique plus exactement de ceux avec lesquels vous travaillez. JĠai envie de faire lĠinverse. Je pense aussi quĠil y a une responsabilitŽ des intellectuels dans cette situation qui depuis vingt-cinq ans se sont quand mme repliŽs sur leurs cabinets, sur leurs bibliothques, sur leurs sŽminaires. QuĠils ont, pour des raisons que lĠon pourrait dĠailleurs tout ˆ fait expliquer face ˆ lĠasservissement ou ˆ lĠutilitarisme dont ils ont pu tre lĠobjet, voire la relation comptable, vous voyez ce que je veux dire, des hommes politiques avec les intellectuels : plus jĠen ai, plus je suis intelligent en quelque sorte de mon c™tŽ et, au demeurant, laissant ˆ lĠŽcart toutes les Ïuvres. Mais ces intellectuels-lˆ ont aussi leur part de responsabilitŽ dans cette situation. Cela dit, et lˆ, je reviendrai ˆ Jaurs, il me semble prŽoccupant que, au fond, le seul recours quĠon puisse avoir aux Ïuvres, disons, des historiens de la gauche ou au patrimoine historique de la gauche, risque dĠtre un recours musŽographique. Vous voyez ce que je veux dire. Il ne sĠagit pas du buste de Jaurs, ni dĠautres dĠailleurs car la gauche pourrait en  avoir bien dĠautres, et aussi dĠautres qui nĠappartiennent pas ˆ la gauche quĠil conviendrait de rŽinsŽrer dans le dŽbat. Moi je suis trs prŽoccupŽ par le comportement de certains intellectuels qui se sont instituŽs en comitŽs de vigilance pour veiller au bien ou au mal, ou au mauvais usage de lĠHistoire. Alors, je vous relance aussi une question, comment pensez-vous quĠon puisse en politique aujourdĠhui faire usage de lĠHistoire, quel usage de lĠHistoire pour les hommes politiques et , en lĠoccurrence ceux de gauche, dans un moment lˆ aussi o, pour abuser de ce terme, cĠest plut™t le prŽsentisme qui lĠemporte.

 

Vincent Peillon : Je pense que si on veutÉ DĠabord lĠHistoire, elle sĠŽcrit toujours au prŽsent, et, comme le disait fort bien Nietzsche, elle est toujours Ç parole dĠavenir È dĠune certaine faon, cĠest-ˆ-dire que Ç rien ne change plus vite que lĠimmuable passŽ È disait lĠhistorien des sciences Alexandre KoyrŽ et cĠest la rŽalitŽ. Donc chaque gŽnŽration doit rŽŽcrire sa propre Histoire, cĠest-ˆ-dire sĠenfanter dans le prŽsent et cela se fait toujours dans une perspective dĠavenir. Quand on regarde dĠailleurs lĠHistoire de France, de Michelet ˆ dĠautres, cĠest comme a que les choses se passent, donc nous avons besoin dĠun rŽcit. Chaque gŽnŽration a son rŽcit. Il y a eu un trs grand rŽcit, que vous connaissez bien autour de cette table, qui a ŽtŽ dans le fond le rŽcit de Franois Furet, cĠest une Žcole trs importante lĠŽcole de Franois Furet qui a rŽŽcrit, dĠune certaine faon la tradition libŽrale rŽpublicaine franaise. Je pense que dans la pŽriode o nous sommes nous avons besoin de dialoguer de faon critique avec ce travail trs utile qui a ŽtŽ fait, et de jeter de nouveaux ponts. Voilˆ. Je suis moins sŽvre que vous avec les intellectuels. Bien entendu, dĠabord de quels intellectuels parle-t-on ? Parce que si cĠest lĠintellectuel Žditorialiste, ou lĠintellectuel qui veut cachetonner sur toutes les petites tŽlŽs et les petites radios qui existent aujourdĠhui, cĠest probable. Mais ceux qui travaillent - et il faut leur laisser du temps pour travailler, il faut respecter la distance de lĠintellectuel ˆ lĠŽgard de lĠŽvŽnementialitŽ politique - qui retravaillent les concepts, jĠŽvoquais tout ˆ lĠheure les concepts de solidaritŽ, je vois avec bonheur que souvent quand on ne conna”t pas lĠhistoire on redŽcouvre la lune. Sans se rendre compte que la notion de solidaritŽ, telle quĠelle a ŽtŽ traitŽe dans la tradition rŽpublicaine franaise, je pense ˆ LŽon Bourgeois, commence, il y a de nombreux travaux de jeunes universitaires qui retravaillent cet aspect lˆ des choses, cĠest trs utile. Et je pense que les politiques peuvent sĠen inspirer, parce quĠau moment o on a ˆ traiter la crise de lĠŽtat providence, o on sĠest interroger sur Ç jusquĠou doit aller la solidaritŽ, È le rapport au travail et lĠassistance, on a lˆ un mine de rŽflexions ˆ mener. Je vois encore que nos dŽbats sont dominŽs de faon - et je dirai un mot sur Jaurs pour quĠil nĠy ait pas de malentendu – par une opposition stŽrile entre lĠindividu et lĠƒtat, qui est dŽpassŽe dans la tradition rŽpublicaine, et du c™tŽ libŽral Tocqueville, et du c™tŽ socialiste depuis lĠorigine, et qu Ôon reproduit les mmes dŽbats. Et lˆ, sĠalimenter ˆ la source historique nous permet, Žvidemment dĠaller beaucoup plus loin, dĠtre beaucoup plus fin, et mme de faire de nouvelles propositions. Sur Jaurs, une chose, je nĠai Žcrit sur Jaurs que pour dire le Jaurs rŽel qui ne correspond pas du tout au Jaurs des statuts et au Jaurs quĠon a vŽhiculŽ. Donc jĠai voulu montrer que Jaurs Žtait individualiste, que la prŽoccupation religieuse Žtait importante pour lui, donc des choses qui ont dĠailleurs un peu surpris, pas les spŽcialistes, mais ceux qui font des rŽfŽrences obligŽes ˆ Jaurs mais qui se dispensent bien de le lire.

 

Dominique Rousset : QuĠil avait le sens de la puissance publique mais quĠil nĠŽtait pas ŽtatisteÉ

 

Vincent Peillon : Bien entendu. Et lˆ il y a dĠailleurs un dŽbat pour lĠŽpoque actuelle trs intŽressant sur la place des associations sur les corps intermŽdiaires, etc. Mais je pense que JaursÉ et quand mme : il y a le Jaurs dĠavant 1905 et il y a le Jaurs qui reste de la synthse avec Guesde. Je pense quĠil faut ˆ la fois mesurer lĠapport de Jaurs mais mesurer aussi la difficultŽ quĠa posŽ Jaurs ˆ la gauche franaise par cette synthse dans laquelle il a pliŽ ˆ la culture guesdiste et je dirais marxiste la plus basse. JĠŽcrirai prochainement un livre, je publierai un certain nombre de livres en Žvoquant des grandes figures de lĠHistoire du socialisme franais que vous connaissez trs bien. Je pense ˆ Eugne Fournire, je pense ˆ Charles Andler, je pense ˆ un certain nombre de gens, qui ont considŽrŽ, pour reprendre le mot de Charles Andler quĠil y avait une Ç capitulation È dans 1905, et moi je ne suis pas PŽguyste, je suis assez Jaurssien et je pense quĠil va falloir, si la gauche franaise veut sortir de la difficultŽ dans laquelle elle est depuis 1905 de lĠŽcart entre les discours et les pratiques, il va falloir revisiter le moment 1905 et rŽŽvaluer la synthse et y compris le congrs de Toulouse de 1908.

 

Dominique Rousset : Je sens bien que Christophe Prochasson aurait bien des choses ˆ vous dire, mais avanons avec nos autres partenaires dans cette Žmission.

 

Philippe Raynaud : Je trouve que vous parlez dĠor. Parce que cĠest quelque chose que jĠavais envie dĠentendre depuis assez longtemps,

 

Dominique Rousset : Entendre de la bouche dĠun politique ?

 

Philippe Raynaud : De la bouche dĠun politique socialiste. CĠest-ˆ-dire que jĠai parfois lĠimpression que lĠidŽal rŽgulateur de la plupart des socialistes serait de dŽfaire le congrs de Tours et donc de revenir ˆ lĠunitŽ prŽcŽdente alors que je crois profondŽment que comme vous lĠavez dit fort bien, que cette unitŽ est assez problŽmatique et que Jaurs est un trs grand homme qui a manquŽ pour les raisons que vous avez fort bien ditesÉ Qui nĠa ŽtŽ ni Kautsky, ni Bernstein finalement et cĠest probablement de lĠun et lĠautre que la  gauche franaise avait besoin. Cela doit peut-tre Žviter les choix justement majoritaires de 1920.

 

Mais je voulais aussi vous poser une question peut tre un peu matŽrialiste au sens le plus classique du terme. CĠest-ˆ-dire finalement nous pouvons dŽplorer le manque dĠintŽrt des politiques pour les choses intellectuelles et rŽciproquement le manque dĠengagement des intellectuels, mais enfin cĠest peut-tre parce quĠen France il y a des conditions institutionnelles. La France est un pays qui se flatte dĠavoir des intellectuels depuis toujours. CĠest une spŽcialitŽ franaise, et o, me semble–t-il, la culture universitaire vivante a moins dĠinfluence sur le dŽbat public que ce nĠest le cas aprs tout en Angleterre ou aux Etats Unis ou mme en RŽpublique FŽdŽrale Allemande aujourdĠhui. Autrefois la France Žtait la RŽpublique des professeurs qui Žtaient des  professeurs de lycŽe. Pour des raisons sur lesquelles je nĠaurai pas la cruautŽ dĠinsister, il nĠy a plus de lycŽes, il nĠy a toujours pas dĠuniversitŽs, alors quĠest-ce que vous en pensez ?

 

Vincent Peillon : Dans ce que vous d”tes, si je le comprends bien. il y a dĠabord un fait prŽcis, qui est instructif puisquĠon avait eu un dŽbat sur le livre de Jean-Fabien Spitz, Le moment rŽpublicain en France (2005). On avait eu un jugement un peu diffŽrent, Le fait est, en tout cas, quĠˆ la fameuse commission du projet, les quinze hiŽrarques qui se rŽunissaient pour dŽfinir le projet, avant celui de SŽgolne Royal, jĠai indiquŽ quand mme la nŽcessitŽ de jeter un coup dĠÏil sur ce livre si on voulait une cohŽrence sur le sujet, et en tout cas son introduction qui me semblait assez rare y compris par lĠengagement politique qui pouvait sĠy lire. Je nĠai pas relevŽ les copies mais je me suis rendu compte en discutant avec les uns et les autres aprs que, et lˆ on Žtait au dŽbut de nos travaux, et on a vu le dŽfaut de cohŽrence quĠon avait en termes de projet aprs, que sauf une personne, mais que tout le monde conna”t bien parce quĠil est ˆ la base historien, mon ami Alain Bergougnoux, personne nĠavait eu la curiositŽ dĠaller chercher dans quarante pages, dans le fond assez aisŽment lisibles, un petit peu de quoi alimenter une rŽflexion collective.

 

Sur ce que vous d”tes, cela me fait juste penser ˆ une chose qui est dĠailleurs un peu dans lĠactualitŽ et qui est pour moi un sujet de prŽocupation depuis trs longtemps, cĠest la condition qui est faite ˆ lĠuniversitŽ franaise. Peut-tre, et jĠŽtais en Belgique tout ˆ lĠheure et a nĠest pas la mme chose en Belgique encore, cĠest vrai pour les pays anglo-saxons, cĠest vrai que la condition qui est faite aux universitaires maintenant, matŽrielle, a sans doute en lien avec ce peu de considŽration et dĠentente des politiques. Juste un fait trs instructif : ˆ la fin de la gestion Jospin, un certain nombre dĠuniversitaires sont venus me voir dont deux prix Nobel, trois professeurs au Collge de France - par courtoisie je ne citerai pas leurs noms -, me disant il y a un Žnorme problme en France, cĠest pour passer de directeur de recherches seconde classe ˆ premire classe. CĠest assez simple, mais a permet dĠavoir la possibilitŽ dĠavoir un dŽroulement de carrire normal et en gros de 3500 ˆ 4000 euros ˆ 5000 euros sur des gens qui sont trs souvent internationalement connus. Nous avions fait le calcul avec ces universitaires, certains connaissent lĠarithmŽtique , de ce que a cožterait au budget de lĠŽtat, ˆ lĠŽpoque nous Žtions juste au passage ˆ lĠeuro. En francs a faisait 70 millions de francs, vous voyez ce que cĠest absolument rien pour dŽbloquer des carrires de peut tre 200 personnes qui reprŽsentent la France.  Cela nĠa pas ŽtŽ fait. Et lˆ je crois quĠil y a sans doute quelque chose qui est trs trs prŽjudiciable, et sans doute cet aspect matŽrialiste, mme si je ne le suis pas beaucoup, compte beaucoup et en tout cas, exprime une forme de dŽsintŽrt qui est trs prŽjudiciable.

 

Dominique Rousset : on aura lĠoccasion de revenir un petit peu plus tard  sur lĠavenir de la gauche franaise , que nous avons dŽjˆ abordŽ bien entendu avec tout ce que vous venez de dire ˆ lĠinstant. Auparavant rapprochons nous de lĠactualitŽ et notamment de la rentrŽe politique. Eric Mandonnet, de lĠExpress a bien des questions a vous poser et moi jĠen aurai bien sur aussi notamment sur lĠouverture qui est faite ˆ beaucoup de conseillers de ministres, membres de commissions venus de la gauche. Eric Mandonnet que choisissez vous dĠabord de privilŽgier ?

 

Eric Mandonnet : Peut-tre vais-je commencer de manire surprenante par Nicolas Sarkozy. Dans la tribune que vous avez publiŽe la semaine dernire dans le Nouvel Observateur, sur laquelle on aura lĠoccasion de revenir, vous constatez que le travail, lĠautoritŽ le mŽrite et lĠordre, sont devenues aux yeux de nos concitoyens des valeurs de droite. Est-ce que vous diriez que Nicolas Sarkozy a menŽ et continue de mener aujourdĠhui, un vrai combat idŽologique et donc depuis quĠil est PrŽsident de la RŽpublique est-ce que vous diriez – que vous soyez ou non dĠailleurs avec lui – mais quĠil verse dans le compassionnel , quĠil rŽhabilite un peu lĠaction politique ?

 

Vincent Peillon : je ne pense pas du tout quĠil rŽhabilite lĠaction politique et je vais mĠexpliquer lˆ-dessus. Mon ma”tre Merleau-Ponty disait Ç lĠaction politique cĠest la logique de lĠaction efficace È. CĠest pour a quĠˆ un moment on veut peut-tre quitter sa bibliothque, cĠest pour obtenir des rŽsultats. JĠattends Monsieur Sarkozy au rŽsultat. Toutes ses dŽcisions sont non seulement injustes socialement, je pourrais y revenir, profondŽment dŽplaisantes par rapport ˆ notre identitŽ nationale, et notre tradition rŽpublicaine. Mots dont il abuse quand je vois son discours sur lĠhomme africain ou un certain nombre de dŽcisions, et tout ˆ fait inefficace Žconomiquement et mme ˆ contre cycle, et nous aurons collectivement ˆ le payer, cĠest dommage ˆ un moment o la France a des efforts ˆ faire pour entrer dans la compŽtitivitŽ internationale.

 

IdŽologie oui, mais alors on y revient, au sens de Marx et de son livre sur lĠidŽologie allemande, pas de lĠidŽologie franaise de Destutt de Tracy. Oui, systme dĠillusions, cĠest-ˆ-dire quĠil a dĠune certaine faon reproduit le mensonge chiraquien de 1995  sur la fracture sociale. Il se dit dans le fond la politique cĠest lĠart du sophisme, cĠest un art dĠillusion, et il a fait un travail, incontestable, sur un certain nombre de valeurs de gauche, et en particulier prenez cette notion du mŽrite. CĠest tout ˆ fait extraordinaire : le mŽrite Žtait traditionnellement une notion de gauche, puisque la droite dŽfendait la naissance, lĠhŽritage, lĠinnŽitŽ. Et on sĠest battu considŽrablement autour du thme de lĠŽgalitŽ des chances sur cette notion de mŽrite. Il a rŽussi ˆ faire penser que cette valeur Žtait une valeur de droite, mais depuis quĠil est lˆ les mesures quĠil encourage, et tout le dŽbat porte et a toujours portŽ lˆ-dessus en France sur la question de lĠhŽritage, cĠest un trait qui traverse le 19e et qui est prŽsent au 20e sicle. Les premires mesures effectives quĠil prend ne sont pas favorables ˆ ceux qui pourraient avoir du mŽrite, en crŽant les conditions de lĠŽgalitŽ des chances et une concurrence saine, mais ceux qui vont hŽriter, les hŽritiers au sens premier. Quel mŽrite, me disait, je me souviens mon professeur de lettres, pour hŽriter ˆ ce que votre papa ait un jaguar ou une grande maison. Il nĠy a aucun mŽrite, vous nĠavez rien fait pour, vous lĠavez. Et lˆ, cĠest a que lĠon facilite. Donc je pense oui quĠon est dans le systme de la politique la plus dŽtestable, quĠon a eu beaucoup en France car il faut rŽflŽchir sur lĠidentitŽ franaise, moi jĠy tiens beaucoup.

 

Il y a un deux Frances : il y a une France que jĠaime et une France que jĠaime moins. Et la France a eu des compromissions historiques nombreuses, y compris un certain nombre de populistes et cĠest ce que je pense de Nicolas Sarkozy ont toujours bien entendu utilisŽ les classes laborieuses et dĠailleurs en les dressant les unes contre les autres pour asseoir leur pouvoir. Chaque fois que la gauche Žchoue, que ce soit en 48, que ce soit les difficultŽs des premiers rŽpublicains, on a un moment de cette nature avec un discours et un comportement que je considre bonapartiste non pas au sens, puisque les gens nĠont pas cette culture du NapolŽon de la politique, du premier NapolŽon, puisque quand jĠavait dit cela, cela avait ŽtŽ mal compris, mais du troisime, et je pense que cĠest lˆ que nous en sommes avec Nicolas Sarkozy. Moi je nĠai rien contre cet homme, je pense simplement que derrire la France aura beaucoup de travail ˆ faire pour rŽpondre aux dŽfis qui sont les siens et disons essayer de retrouver sa vraie nature et sa gŽnŽrositŽ.

 

Dominique Rousset : Autre questions Eric Mandonnet, sur lĠactualitŽ ˆ poser ˆ Vincent Peillon ? JĠavais ˆ lui poser quelques questions sur les questions de la fiscalitŽ, mis en avant trs t™t par ce gouvernementÉ

 

Eric Mandonnet : Puisque lĠon va entamer un large dŽbat institutionnel, jusquĠˆ quel point la rŽforme institutionnelle va-t-elle acter une Žvolution pratique faite par Nicolas Sarkozy , jusquĠˆ quel point souhaitez-vous que la rŽvision constitutionnelle au contraire prŽcde le simple constat de lĠŽvolution telle quĠelle existe depuis mai 2007 ?.

 

Vincent Peillon : Pour moi pour lĠinstant cĠest un dŽbat qui est trs confus, donc je ne sais pas ce qui se passe ni dans cette commission, je ne me suis pas informŽ, je sais juste parce que a mĠa ŽtŽ retranscrit par Franois Hollande les Žchanges quĠil a eu avec Nicolas Sarkozy quand Nicolas Sarkozy lĠa reu. Je pense en tout cas, par rapport ˆ votre question, quĠune des difficultŽs franaises, a a toujours ŽtŽ le cas, dans le fond, la dŽmocratie cĠest lĠinstrument de la rŽforme, et cĠest lĠorganisation de notre vie collective, Je pense quĠil y a un problme franais sur cette question depuis un moment, et donc que nous avons besoin de rŽformes institutionnelles. Nous avons besoin davantage de dŽlibŽrations, davantage de pouvoirs et de contre pouvoirs. Nous ne sommes pas, je le vois par rapport ˆ nos amis europŽens, une dŽmocratie ni pacifiŽe ni efficace, ni rŽussissant ˆ impliquer tout le monde. Donc il y a des efforts ˆ faire.

 

Je ne sais pas du tout dans quelle direction veut aller Nicolas Sarkozy pour lĠinstant les rŽflexions qui ont ŽtŽ les siennes ont ŽtŽ souvent contradictoires et erratiques, parce que en fonction des publics en fonction des moments. JĠai le sentiment quand mme quĠil y a une grande arrire-pensŽe dans ce quĠil fait. Par ailleurs sa pratique depuis mai est une trs mauvaise pratique dŽmocratique et illustre bien lĠŽpuisement de cette Cinquime RŽpublique avec cette concentration du pouvoir, cet effacement du Premier ministre, ce r™le jouŽ par son Žpouse, cette absence de contre-pouvoir et ces discours et cette politique Žtrangre, totalement personnelle singulire. De la mme faon que cĠest une forme de gestion des nominations, toutes ces commissions qui se multiplient. CĠest un espce de pouvoir arbitraire de prince. CĠest une tendance, lˆ aussi assez historique en France, mais je pense que cĠest quelque chose si on voulait avoir une mue vraiment dŽmocratique et libŽrale, rŽpublicaine, au sens ou en tout cas moi je lĠentends, il faut faire Žvoluer cela.

 

Dominique Rousset : Mesures Žconomiques oui je le disais une hausse de la TVA est prŽvisible, dit le PS, en tout cas Franois Hollande lĠ a annoncŽ il pense que a va peut tre se faire du c™tŽ de la CRDS, on attend bien entendu le rapport qui a ŽtŽ demandŽ de plus par Nicolas Sarkozy ˆ Eric Besson sur la TVA sociale, mais pour le PS il semble que TVA sociale cĠest tout simplement une augmentation de la TVA et donc des difficultŽs pour le pouvoir dĠachat. Vous tes sur cette ligne aussi Vincent Peillon?

 

Vincent Peillon : Il y a plusieurs choses dans ce que vous d”tes. Il y a dĠabord les difficultŽs concernant le pouvoir dĠachat. Elles sont rŽelles. CĠest un souci dĠailleurs finalement que le candidat et la candidate, avaient mis la question du salaire et du pouvoir dĠachat dans la campagne. Cela cĠest une rŽalitŽ ˆ un moment o il y a un accroissement, cĠest une des questions majeurs pour nous tous et pour le pacte rŽpublicain, un accroissement des inŽgalitŽs entre gŽnŽrations, entre revenus, entre territoires, qui doit tre un souci constant, qui Žtait un souci dans les discours de Nicolas Sarkozy, pour lĠinstant dans sa pratique on attend encore. Je parlais de contresens Žconomique tout ˆ lĠheure et dĠailleurs finalement, parce quĠon veut toujours caricaturer lĠEurope, quand Nicolas Sarkozy est allŽ rencontrer les ministres du conseil Žconomique europŽen ils ne lui ont pas tellement reprochŽ la dette franaise, qui est encore un problme, il ne lui ont pas reprochŽ cette dŽpense supplŽmentaire des 15 milliards dĠeuros du paquet fiscal,  ils ont dit : Ç le problme cĠest ˆ quoi vous les utilisez È. Si vous les utilisez ˆ des cadeaux ˆ des gens qui pour lĠinstant sont ceux qui ont plut™t le plus, vous commettez une erreur considŽrable, si vous les aviez dŽpensŽ en dŽpenses dĠavenir : recherche, innovation universitŽs, rŽforme du marchŽ du travail, alors a aurait eu un sens par rapport aux objectifs quĠil faut se fixer pour un pays moderne et un pays qui peut vaincre ses difficultŽs. Mais a nĠest pas le cas, et je pense quĠau moment o on a le ralentissement de la croissance que vous savez , o on a un investissement des entreprises ˆ 0% au deuxime semestre, o on a une consommation qui est lŽthargique, vous voyez le dŽbat dĠailleurs entre le MEDEF et Nicolas Sarkozy sur politique de la demande te politique dĠoffre, il a fait une faute Žconomique que nous allons payer extrmement cher.