Pour l’instant, je n’ai rien dit, à dessein. Le soir du premier tour, je savais ce que j’allais faire pour le second. Mais je ne savais pas comment j’allais le dire. J’ai pris le temps de réfléchir, j’ai pris le temps d’écouter.

Tout d’abord, je suis en complète phase avec la colère des insoumis. Pas celle sur le résultat. Lorsque l’on se présente aux suffrages des citoyens, on peut perdre. Pas non plus la colère contre les autres candidats de gauche. Ils ont exercé un droit que je revendiquais pour nous en 2012 lorsque l’on nous expliquait que nous étions inutiles.

Non, je ressens la même colère que beaucoup de gens au sujet de la politique menée ces cinq dernières années, qui a aggravé la précarité (retraites, salaires, logement, transports, prudhommes, …), contribué à la destruction du Service Public ( budget de l’Etat sacrifié, dotations des collectivités en baisse, justice, hôpital, poste, et tant d’autres, submergés, supprimés,…) , qui a distribué des milliards aux actionnaires grosses entreprises (CICE, Crédit Impôt Recherche, baisses de cotisations sociales, qui se sont pour beaucoup transformés en dividendes…), et mis à bas l’industrie française et permis la vente à la découpe des biens nationaux et des brevets. Je ne vais pas développer plus ici, ce seraient des milliers de pages à écrire, qui s’écrivent depuis 1983. Des renoncements successifs à une politique active de casse sociale, quand rendreront-ils des comptes ?

Je ne comprends pas que celui qui en bénéficie en premier soit celui qui préconise une politique plus dure encore pour les salarié-e-s, les chômeurs-euses, et un des premiers inspirateurs de ce que nous venons de vivre. Nous sortons de cinq ans pendant lesquels tout ce qu’a fait Sarkozy a été consolidé, aggravé, approfondi, sous couvert d’un vocabulaire social. Pendant que François Hollande nous disait : il faut préserver notre modèle social, lui et Emmanuel Macron en sapaient les bases. Pendant que François Hollande et Emmanuel Macron disaient qu’il fallait sauvegarder l’emploi, ils donnaient des gages à ceux dont les êtres humains sont la variable d’ajustement de leur système. Pendant qu’ils nous parlaient des valeurs de la République, ils proposaient la déchéance de nationalité pour les binationaux, oubliaient le droit de vote des étrangers et cautionnaient l’utilisation du 49-3 pour faire passer leurs lois iniques.

Je suis en colère contre eux, et je ne comprends pas (sans mélanger les deux sentiments) que l’apparence d’un renouvellement ait pris le pas sur la réflexion de fond. Ma frustration d’un résultat manqué à 650000 voix près alimente certes ma colère mais j’en ai conscience, et je n’en tiens pas compte dans ma réflexion.

Je comprends, mais je n’accepte pas, en revanche, la montée des fachistes en France. Ils sont bien organisés, ils ont des relais à beaucoup d’endroits, les médias leurs servent la soupe régulièrement. En effet, je m’attarde sur cette dernière affirmation car elle fera bondir un journaliste qui naïvement croit bien faire son travail : tendre le micro à tout bout de champ à quelqu’un, lui sourire et ne lui donner aucune contradiction aux heures de grande écoute a un effet autoréalisateur qu’il est interdit d’ignorer lorsque l’on dirige un média.

De plus, les fachistes français ont trouvé un filon dans la dénonciation de l’islam sous couvert de « Laïcité ». Ils pervertissent cette dernière, qui normalement a pour but le vivre ensemble, en un galimatias qui parvient à donner l’illusion aux victimes du racisme ordinaire que les laïcs et la gauche en sont complices (à leur plus grande horreur). Le mécanisme est simple et difficile à démêler. Si la gauche est complice, si la gauche est raciste, parce que les gens de gauche ont aussi des préjugés qu’il est simple d’assimiler à du racisme lorsque l’on subit une violence continue, parce que sous couvert de grands principes la République et une partie de la gauche se sont rendus complices de la colonisation et de l’esclavage, alors la gauche, disqualifiée sur ce terrain, n’est plus un rempart. Pire, ses exigences de principe et ses oppositions politiques à certaines idées religieuses en général deviennent autant de preuves supplémentaires, deviennent un problème et plus des solutions.

A cela s’ajoute le vol des revendications sociales par l’extrême droite à la gauche et leur mélange aux discours identitaires, sans aucune intention de les réaliser.

Un discours, insidieux d’abord, commence à apparaître, mettant dos à dos la gauche de combat et l’extrême droite afin de les disqualifier toutes les deux. Ce discours rend service à l’extrême droite (qui ne proteste jamais lorsqu’il est entendu) et la fait apparaître comme valide à ceux qui cherchent une issue à la situation actuelle. Toutefois, il est principalement théorisé par des groupes, préconisant une politique de centre droit, qui se ressentent indifféremment les ennemis de la gauche et du fachisme. Ils disent « les extrêmes », ils dessinent les leaders de la gauche avec des brassards inspirés du nazisme, ils entretiennent la confusion entre la forme et le fond, assimilant les tribuns de gauche avec ceux d’extrême droite. Ce discours décourage les citoyens de gauche car ils doivent passer du temps à se justifier de ce qu’ils sont étrangers aux idées fachistes plutôt que de développer leurs thèses, alors que l’extrême droite peut s’en servir pour se donner une apparence de défenseure du peuple.

Ce discours me met en colère aussi. Je n’ai pas à me justifier. Je ne suis pas quelqu’un qui a seulement des bonnes intentions et dont les actions vont conduire à un régime fachiste. Je veux la Liberté, l’Egalité, la Fraternité. C’est le contraire de ce que veulent les fachistes. Cette comparaison m’empêche de m’exprimer, et vous empêche de réfléchir. Si vous êtes de gauche, je suis empêché de vous convaincre d’agir. Si vous êtes de droite, je suis empêché de vous convaincre que je suis certes un adversaire politique, mais pas un ennemi. Cette comparaison profite aux actionnaires des multinationales dans un premier temps, mais surtout aux fachistes à moyen terme.

Ma colère analysée, je dois maintenant écouter ma raison. La présidentielle est perdue. J’ai le choix entre un adversaire et un ennemi mortel. Certes mon adversaire se sert de mon ennemi pour me disqualifier. Je le sais. Mais l’élection est perdue. Il y a d’autres combats, tant que c’est face à mon adversaire que je me trouve. Il n’y en aura plus dans l’autre cas.

Je sais que c’est facile pour moi. Il y a des gens qui ont tellement perdu qu’ils ne peuvent imaginer voter pour celui qui les a mis, eux, leur famille, leurs amis, dans la misère. Je ne juge pas cela. Je ne peux pas le condamner. Je voudrais leur dire que l’on peut descendre plus bas encore avec les fachistes, et regretter qu’ils ne parviennent pas à l’imaginer. Comment le pourraient-ils ? Moi, à l’abri de ma situation économique pas encore totalement désastreuse, je me dois de faire en sorte que des combats soient encore possibles. Par égard aussi pour mes amis qui seraient des victimes immédiates de violences directes, en plus de la précarité organisée par les fachistes pour eux, je me dois d’empêcher ces violences directes. Car le racisme rôde encore masqué, la parole raciste existe mais les actes violents sont encore maîtrisés. Bien sûr, les actes violents existent, mais leur proportion est sans commune mesure avec ce qu’il pourrait arriver si le discours dominant du pouvoir exécutif donnait l’autorisation d’agir à des milices, des groupes armés, des policiers, des militaires… Il y a d’autres digues qui peuvent se briser après celle qui empêchait la parole raciste.

Dans l’isoloir, je ne peux m’imaginer voter blanc. Je préfère acter la défaite cette fois ci (on verra aussi ce qui sera possible aux législatives) et concéder la victoire à mon adversaire, plutôt que de regretter plus tard de voir mes prédictions se réaliser. Je garde ma colère pour avoir de la force dans les combats à venir, plutôt que de me laisser détruire par elle et de prendre le risque de voir mes amis détruits. Je mettrai un bulletin Macron dans l’urne. Mais qu’il prenne bien garde. Car ma colère n’est pas apaisée. Mon envie d’en découdre non plus.

De la même façon que je ne juge pas ceux qui ne feront pas comme moi (car je sais que nous nous retrouverons dans les batailles à venir. Nous avons les mêmes constats même si nous n’en tirons pas les mêmes conclusions, et nous avons les mêmes idéaux), j’espère que personne ne jugera personne. Sinon, je crains que la gauche ne soit définitivement brisée. J’ai déjà vécu un échec qui brise une équipe localement. Je ne souhaite pas le revivre à aussi grande échelle. Les conséquences en seraient désastreuses.